C’est un jour de repos, mais appuyer sur le bouton du lave-linge paraît déjà demander un effort immense. Vous n’avez pas envie d’ouvrir vos messages professionnels, ni même de regarder les vidéos qui vous plaisaient. Dans ces moments-là, se dire « mon corps me demande de me reposer » peut enlever un peu de poids des épaules.
Mais jusqu’où cette explication tient-elle ? « Je vais me reposer maintenant » et « le repos suffira à me guérir » sont deux idées bien différentes. En comparant le ralentissement de l’activité à un frein, cet article propose de distinguer les baisses de moral du quotidien des situations dans lesquelles il vaut mieux se tourner vers un professionnel de santé.
À quoi sert l’image du frein ?
Poursuivre une tâche difficile après une nuit blanche. Tenter de respecter tout son programme malgré la fièvre. Répéter, en étant déjà épuisé, une méthode qui ne fonctionne pas. Dans ces situations, l’image du frein peut aider à se dire : « Aujourd’hui, je peux revoir la quantité de travail ou la manière de m’y prendre. »
Si vous avez mal lu une carte et faites un détour inutile, par exemple, mieux vaut vous arrêter avant d’accélérer le pas. Au travail aussi, préciser la décision qu’un dossier doit permettre de prendre peut faire davantage avancer les choses qu’y ajouter dix pages. Ce que l’on réexamine ici, c’est l’effort fourni et les conditions dans lesquelles on le fournit.
Une baisse de moral ne donne toutefois pas toujours une consigne fiable du type « arrête de faire comme ça ». Une métaphore aide à réfléchir ; elle ne permet pas d’identifier une cause comme le ferait un examen. Le manque d’élan ne vous oblige donc pas à conclure tout de suite : « Ce travail n’est pas fait pour moi. »
« Je déprime » peut désigner des situations différentes
Avoir sommeil, être fatigué, se sentir triste, ne plus prendre plaisir à rien : dans la vie courante, on peut résumer tout cela par « je déprime ». Même lorsque les ressentis se ressemblent, leurs causes et les réponses utiles peuvent varier.
L’Institut national de la santé mentale des États-Unis (NIMH) distingue une baisse de moral passagère de la dépression. Dans la dépression, les changements d’humeur ou d’intérêt peuvent s’accompagner de perturbations du sommeil, de l’appétit ou de la concentration, et gêner la vie quotidienne. Des facteurs génétiques, biologiques, environnementaux et psychologiques entrent en jeu ; on ne peut pas ramener cette maladie à une seule cause.[1]
Avoir vécu un événement douloureux n’exclut pas une maladie. À l’inverse, l’absence de raison évidente ne permet pas de conclure à de la paresse. Vous pouvez chercher à comprendre ce qui vous arrive tout en recevant de l’aide, sans devoir d’abord trouver une explication satisfaisante.
La recherche montre aussi que l’état du corps peut agir sur l’humeur
Il est difficile de séparer complètement l’état physique de l’humeur. Dans un essai contrôlé randomisé publié en 2010, des chercheurs ont étudié l’humeur et le sentiment de lien avec les autres chez 39 adultes en bonne santé après l’administration d’une substance provoquant une inflammation. Par rapport au placebo, cette intervention a accentué l’humeur dépressive et le sentiment de déconnexion sociale.[2]
Ces résultats concernent des changements de courte durée provoqués en laboratoire. Ils ne permettent ni de déterminer la cause d’une fatigue quotidienne ni d’expliquer toutes les dépressions par l’inflammation. Ils ne prouvent pas davantage que les symptômes ont forcément pour fonction de protéger le corps.
On peut en retenir que l’humeur ne se résume pas à une question de volonté. Le repos pendant un rhume et le traitement de symptômes dépressifs persistants restent deux sujets distincts, même si l’on emploie parfois les mêmes mots pour en parler.
Parler d’un « mécanisme de survie » demande d’autres preuves
« Réduire son activité permet d’éviter de s’épuiser inutilement. » L’idée est facile à saisir. Mais constater que le repos est utile dans certaines situations ne suffit pas à affirmer que la dépression serait un mécanisme hérité de l’évolution, destiné à limiter les pertes pour assurer la survie.
Pour y voir plus clair, on peut distinguer trois questions. Existe-t-il des situations où le repos aide ? D’où viennent les symptômes actuels ? À quoi aurait servi le maintien de ces symptômes au cours de l’évolution ? Chacune demande des preuves différentes. Répondre oui à la première ne donne pas la réponse aux deux autres.
Si l’on utilise l’image du frein, mieux vaut donc s’en servir pour réexaminer ce qui pèse sur soi aujourd’hui. Vous méritez des soins même si vous ne trouvez aucune utilité à votre souffrance. Cette image ne peut pas non plus justifier d’inviter une personne très éprouvée à endurer ses symptômes au motif que « son corps la protège ».
Quand le repos est difficile à prendre, chercher ce qui peut changer
Les échéances, les revenus, les tâches à la maison : même lorsque la charge est bien identifiée, certaines contraintes ne peuvent pas être modifiées tout de suite. S’entendre dire « il suffit de changer d’environnement » ne permet pas toujours de savoir par où commencer.
Imaginez une journée où, depuis le matin, vous n’avancez pas sur un dossier. Avant d’en rester à « je n’arriverai à rien aujourd’hui », vous pouvez vérifier si l’on attend une version finalisée ou si les principaux points à discuter suffiraient. Si une adaptation est possible, le travail à faire peut être réduit. Si cette vérification demande déjà trop d’énergie, quelqu’un peut vous aider à faire passer le message : « Pour le moment, j’ai du mal à travailler. »
Cet exemple vise à rendre la charge et l’aide concrètes, plutôt qu’à maintenir la productivité coûte que coûte : alléger une partie du travail, reporter un rendez-vous, demander à quelqu’un de préparer un repas ou de vous aider à prendre rendez-vous pour une consultation. Les contraintes difficiles à changer ne sont pas à comptabiliser comme un manque d’effort de votre part.
Dans un environnement dangereux ou marqué par le harcèlement, la priorité est de vous mettre en sécurité et de contacter un interlocuteur approprié ; changer votre façon de voir les choses ne suffit pas. Vous pouvez vous appuyer sur de l’aide pour élargir vos options, sans avoir à prendre seul et dans l’urgence une grande décision.
Pour demander de l’aide, commencer par ce qui se passe
Vous n’avez pas besoin d’une explication parfaitement construite pour parler à un professionnel de santé. « Depuis quand ? Qu’est-ce qui est difficile ? À quel point ? » constitue un bon point de départ. Quelques notes aussi concrètes que celles-ci suffisent.
- Depuis quand : depuis le début de la semaine dernière, les matins sont particulièrement difficiles
- Ce qui a changé : mon sommeil est léger. Préparer à manger est devenu difficile. Même les choses que j’aime ne me font plus envie
- Les conséquences au quotidien : je n’arrive pas à répondre aux messages du travail. Les tâches ménagères s’accumulent
- L’aide dont j’ai besoin maintenant : que quelqu’un soit avec moi pour appeler et prendre rendez-vous. Que quelqu’un s’occupe d’une de mes obligations cette semaine
Il s’agit d’un exemple pour décrire votre situation, pas d’une grille de diagnostic. Vous pouvez consulter sans avoir tout rempli ni tenu un journal rigoureux chaque jour. Certaines maladies physiques ou certains médicaments peuvent aussi provoquer des symptômes similaires ; la consultation permet également d’examiner ces possibilités.[1]
Une humeur dépressive ou une perte d’intérêt présente presque tous les jours pendant au moins deux semaines constitue un repère important dans l’évaluation d’une dépression. Ces deux semaines ne sont toutefois pas un délai à attendre avant de demander de l’aide. Si la souffrance est intense, si le quotidien devient ingérable ou si vous sentez que votre état se dégrade, vous pouvez consulter plus tôt. Il existe des traitements, notamment des psychothérapies et des médicaments, choisis en fonction de la situation de chaque personne.[1]
Si vous risquez de vous faire du mal maintenant ou ne pouvez pas assurer votre sécurité, contactez une personne à proximité ou les services d’urgence de votre région avant de chercher à préciser la durée ou la cause de vos symptômes. Vous n’avez pas à assurer seul votre sécurité.
Comprendre le frein ne vous oblige pas à tout réparer seul
Passer de « je dois faire plus d’efforts » à « où puis-je alléger ma charge ? » : l’image du frein peut faciliter ce changement de regard. Vous n’avez pas pour autant à vous imposer la tâche de décoder parfaitement vos symptômes pour réussir à vous rétablir par vos propres moyens.
Les jours où appuyer sur le bouton du lave-linge paraît hors de portée, demander de l’aide pour la lessive, alléger son programme ou consulter sont autant d’options. Vous pouvez commencer par réduire une charge aujourd’hui et trouver l’aide nécessaire, sans devoir expliquer à la perfection ce qui vous retient.
Références (2)
[1] Institut national de la santé mentale des États-Unis (NIMH), « Depression ». Ressource officielle sur les symptômes, le diagnostic, la recherche d’aide et les traitements. https://www.nimh.nih.gov/health/publications/depression
[2] Eisenberger NI et coll. (2010). Étude originale menée auprès d’adultes en bonne santé sur les effets d’une stimulation inflammatoire sur l’humeur et le sentiment de déconnexion sociale. https://doi.org/10.1016/j.bbi.2009.12.009
