Assis à son bureau, on ne trouve rien. Puis, tout à coup, l'idée arrive sous la douche, pendant une promenade, sur le vélo d'appartement ou juste avant de s'endormir.
« Le CSS, pas besoin de le créer de zéro : il suffit d'emprunter la structure d'un design populaire. » « La liste d'articles serait mieux si elle ressemblait aux résultats de recherche de Google. » « Si je peux envoyer une idée passagère à l'IA en trois touches, elle devient un atout réutilisable. »
Ce genre d'idées vient plus souvent quand on bouge un peu, ou dans ce moment flou juste avant le sommeil, que lorsqu'on fronce les sourcils devant son écran en s'acharnant.
Ce n'est pas qu'une impression.
Les recherches sur la créativité montrent que la marche, la rêverie (laisser l'esprit vagabonder), le sommeil léger du tout début de l'endormissement (le sommeil N1) et l'« incubation de rêves » (donner un thème au cerveau avant de dormir pour qu'il l'emporte dans ses rêves) sont liés aux idées et aux déclics soudains.
Dans cet article, je fais le point, en m'appuyant sur la recherche, sur les raisons pour lesquelles les idées viennent sous la douche, en marchant, sur un vélo d'appartement et à l'endormissement.
Pourquoi on bloque devant son bureau
Quand on travaille à son bureau, le cerveau passe en « mode traitement », et plutôt à fond.
Par exemple, quand on améliore un site web, on pense à tout cela en même temps :
- Cette liste d'articles est-elle lisible ?
- Le CSS (le code qui définit l'apparence d'une page web) est-il cassé quelque part ?
- Est-ce lisible sur mobile ?
- Le titre est-il adapté ?
- Les articles associés gênent-ils ?
- Comment donner mes consignes à Codex (un assistant de programmation basé sur l'IA) ?
- Est-ce réalisable ?
- Y a-t-il un problème de SEO (référencement dans les moteurs de recherche) ?
C'est un état assez lourd.
Autrement dit, au bureau, avant même d'« avoir des idées », l'évaluation, la comparaison, la correction, la mise en œuvre et la vérification sont déjà lancées.
Dans cet état, le censeur intérieur est trop fort.
Même quand une graine d'idée apparaît, on la juge aussitôt :
- Est-ce que ça peut se faire ?
- Est-ce vraiment juste ?
- Est-ce que ça ne va pas casser le design ?
- Est-ce que ça va avec les autres articles ?
- Ne vaudrait-il pas mieux y réfléchir plus sérieusement ?
Si le jugement arrive trop tôt, une idée encore brouillonne est écrasée avant d'avoir pu grandir.
La créativité a besoin à la fois d'un temps d'association libre et, plus tard, d'un temps pour mettre de l'ordre. À force de réfléchir à son bureau, le côté qui range devient trop fort et le côté qui associe a du mal à bouger.
Ce qui se passe sous la douche, en marchant et sur le vélo d'appartement
La douche, la marche et le vélo d'appartement ont un point commun.
Le corps est en mouvement, mais l'avant de la tête est un peu libre.
- Douche : on se lave, on sent la température de l'eau
- Marche : on avance, on regarde le paysage
- Vélo d'appartement : on pédale, on garde le rythme
Aucune de ces activités n'est un vide total.
Mais ce ne sont pas non plus des décisions difficiles ni des tâches compliquées.
Cette « attention juste ce qu'il faut » est essentielle.
Si c'est trop ennuyeux, la conscience devient trop floue. Si c'est trop difficile, la tâche en cours absorbe toute l'attention.
La douche, la marche et le vélo d'appartement se situent entre les deux.
Du coup, le cerveau se relâche un peu, et les souvenirs, ce petit sentiment que quelque chose cloche, les designs vus, les articles lus et le problème qu'on tourne dans sa tête se recombinent plus facilement tout seuls.
L'« effet douche » a aussi été étudié
Ce fameux « avoir des idées sous la douche » est aussi traité dans la recherche sur la créativité.
Une étude de 2022 intitulée « The shower effect » (l'effet douche) rapporte que la rêverie favorise l'incubation créative (laisser un problème mijoter en arrière-plan) non pas pendant des tâches totalement ennuyeuses, mais pendant des activités qui demandent une attention modérée.
Autrement dit, une activité qui accroche un tout petit peu peut mener à des idées plus créatives que de ne strictement rien faire.
C'est une explication qui colle très bien avec la douche, la marche et le vélo d'appartement.
Référence :
- The shower effect: Mind wandering facilitates creative incubation during moderately engaging activities
https://experts.umn.edu/en/publications/the-shower-effect-mind-wandering-facilitates-creative-incubation-
Des études montrent aussi que marcher stimule la créativité
Sur la marche et la créativité, l'étude la plus connue est celle d'Oppezzo et Schwartz, en 2014.
Dans cette recherche, les résultats en pensée divergente étaient meilleurs en marchant qu'en restant assis.
La pensée divergente, c'est la capacité à produire plusieurs idées ou usages possibles, plutôt qu'à chercher une seule bonne réponse.
Elle convient par exemple à des tâches comme celles-ci :
- Trouver plusieurs titres d'articles
- Proposer des améliorations pour un site
- Mettre des mots sur ce qui cloche dans un CSS
- Tirer plusieurs sujets d'articles d'une seule expérience
- Transformer un rêve bizarre en matière pour une histoire
En revanche, la marche n'est pas forcément adaptée aux tâches où il faut viser une unique réponse exacte.
Autrement dit, marcher sert davantage à « inventer » qu'à « vérifier ses calculs ».
Référence :
- Give Your Ideas Some Legs: The Positive Effect of Walking on Creative Thinking
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/24749966/
L'endormissement est le point idéal de la créativité
Juste avant de dormir, il y a un moment où l'on n'est pas encore tout à fait endormi, mais où la conscience se relâche.
Dans la recherche, ce stade de sommeil léger du tout début est appelé sommeil N1.
Ce sommeil N1 attire l'attention comme le « sweet spot » (le point idéal) de la créativité.
Une étude de 2021 dans Science Advances rapporte que les personnes qui sont brièvement entrées en sommeil N1 avaient plus de chances de résoudre un problème d'insight (une solution qui surgit d'un coup) que celles restées éveillées ou celles qui avaient poursuivi jusqu'au sommeil N2, plus profond.
On raconte qu'Edison et Dalí s'assoupissaient en tenant une clé ou une bille d'acier, se réveillaient au bruit de sa chute et attrapaient l'idée qui venait de naître. On peut y voir une technique pour saisir le moment de l'endormissement avant de sombrer trop profondément.
Référence :
- Sleep onset is a creative sweet spot
https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.abj5866 - Scientific American: Thomas Edison's Naps Inspire a Way to Spark Your Own Creativity
https://www.scientificamerican.com/article/thomas-edisons-naps-inspire-a-way-to-spark-your-own-creativity/
Les rêves fabriquent des « combinaisons bizarres »
Ce qui est intéressant dans l'endormissement et les rêves, c'est que des choses qui n'ont aucun lien dans la réalité se connectent toutes seules.
Imaginons que vous fassiez ce rêve :
Je deviens une elfe et je demande à un touriste étranger : « Vous voyez les esprits de chaque élément ? » Le touriste répond : « Non, je les vois pas, mdr. »
Le sens est un mystère.
Mais, du point de vue de la structure, c'est plutôt créatif.
Ce rêve mélange plusieurs éléments :
- Fantasy
- Elfes
- Esprits élémentaires
- Touriste étranger
- Visite guidée
- Blague sur la langue
- Sketch comique
Éveillé, on s'arrêterait peut-être à « c'est quoi ce délire ? ».
Mais dans un rêve, tout s'enchaîne naturellement.
Vu comme matière à création, c'est plutôt utile.
Par exemple, on peut le développer ainsi :
- Un office de tourisme dans un autre monde
- Une elfe qui guide les gens en partant du principe qu'ils voient les esprits
- Mais les touristes ne les voient pas
- Des gags sur les écarts de culture, de perception et de croyance
- Un étrange service appelé « test de visibilité des esprits »
Les rêves sont bâclés côté logique.
Mais ils sont très forts pour ce dont la créativité a besoin : relier des choses très éloignées les unes des autres.
Il existe aussi des recherches qui utilisent les rêves volontairement
Une méthode pour utiliser les rêves au service de la créativité s'appelle la Targeted Dream Incubation (incubation ciblée de rêves).
Elle consiste à présenter un thème précis à l'endormissement pour que ce thème s'invite dans le rêve.
Une étude de 2023 dans Scientific Reports rapporte que la performance créative augmentait après un sommeil N1, et augmentait encore plus lorsque l'incubation d'un rêve sur un thème précis réussissait.
En d'autres termes, les rêves ne sont pas totalement aléatoires : en leur poser une question ou un thème, on peut, dans une certaine mesure, les utiliser comme matière première.
Référence :
- Targeted dream incubation at sleep onset increases post-sleep creative performance
https://www.nature.com/articles/s41598-023-31361-w https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10185495/
L'obstacle habituel : juger trop tôt
Quand les idées ne viennent pas, ce n'est pas faute de capacités.
C'est parfois l'inverse : on bloque parce qu'on traite trop vite.
L'évaluation, la correction, la mise en œuvre et la comparaison démarrent avant même que l'idée n'apparaisse.
Par exemple, quand on bloque sur le design d'un site, voilà ce que ça donne au bureau :
- Comment corriger ce CSS
- Comment rendre cette carte plus lisible
- Si cet espacement convient
- Si cette palette de couleurs convient
Mais sur le vélo d'appartement, des idées d'un niveau plus élevé sortent :
- Au fond, il suffit de supprimer les cartes
- Il suffit de faire comme les résultats de Google
- Il suffit de se rapprocher d'un blog classique type Cocoon (un thème WordPress gratuit très populaire au Japon)
- Pour le CSS, il suffit d'emprunter la structure d'un design populaire
Ces idées naissent parce qu'on s'est un peu éloigné des détails qu'on avait sous le nez.
Au bureau, on tombe facilement dans l'optimum local. Quand le corps bouge, on retrouve plus facilement la direction d'ensemble.
Cette différence est grande.
Des habitudes de vie qui font naître les idées
Si l'on veut intégrer les idées à sa vie, mieux vaut utiliser chaque situation pour ce qu'elle fait de mieux.
Sous la douche
Convient pour :
- Faire le tri dans ce qui a clocké aujourd'hui
- Faire retomber les émotions
- Transformer des choses en sujets d'articles
- Mettre des mots sur ce « il y a un truc bizarre » à propos d'un site ou d'un texte
Comment s'y prendre :
- Poser une question avant d'entrer sous la douche
- Ne pas se forcer à réfléchir pendant la douche
- Une fois sorti, noter seulement les mots qui sont venus
Exemples :
« Dans cette liste d'articles, qu'est-ce qui est difficile à lire ? » « Cette colère, quelle étiquette lui donner ? » « Cette histoire, ça ferait combien d'articles ? »
En marchant
Convient pour :
- Les titres d'articles
- Le découpage d'un article en plusieurs
- Donner un nom aux situations de travail ou de relations
- Les grandes décisions d'orientation
Comment s'y prendre :
- Marcher avec une seule question en tête
- Ne pas trop chercher à obtenir la réponse
- Quand quelque chose vient, dicter une courte note à voix haute
Exemples :
« Le titre de cet article, pourquoi a-t-il cette forme ? » « La structure de ce lieu de travail, quelle étiquette ? » « Ça, je le découpe en combien d'articles ? »
Sur le vélo d'appartement
Convient pour :
- L'amélioration du CSS
- Le parcours de l'utilisateur sur le site
- Le parcours de l'utilisateur dans l'appli
- Transformer une idée en atout réutilisable en trois touches
- Concevoir des groupes d'articles liés
Comment s'y prendre :
- Pédaler à intensité faible ou modérée
- Préparer son téléphone pour la dictée vocale
- Attraper des mots qui disent ce qui cloche, pas des conclusions
Exemples :
« Pas une interface en cartes, mais le style des résultats de Google » « Se rapprocher du style Cocoon » « Une interface ordinaire, et c'est le contenu qui fait la différence » « Emprunter la structure d'un design populaire »
À l'endormissement
Convient pour :
- Les métaphores
- Les étiquettes
- La conclusion d'un article
- Les idées de création
- Les combinaisons bizarres des rêves
Comment s'y prendre :
- Avant de dormir, ne poser qu'une seule question
- Ne pas rester les yeux sur son téléphone
- Si quelque chose vient, noter une seule phrase
- Creuser le lendemain
Exemples :
« Ce sentiment que quelque chose cloche, quelle étiquette lui donner ? » « Quelle est la conclusion de cet article en une phrase ? » « Ce rêve, il pourrait servir de matière à quoi ? »
Le journal de rêves juste après le réveil
Convient pour :
- La création
- Les métaphores
- Les sujets pour les réseaux sociaux
- Mieux se comprendre
- L'introduction d'un article
Comment s'y prendre :
- Juste après le réveil, noter seulement des mots
- Ne pas essayer d'écrire un long texte
- L'envoyer à l'IA après midi
Exemple :
Elfe Touriste étranger Esprits élémentaires « Je les vois pas, mdr » Office de tourisme dans un autre monde
Ça suffit.
Un rêve s'efface en quelques minutes après le réveil. L'astuce, c'est donc de garder des « étiquettes » plutôt que le texte entier.
Une boucle de vie comme machine à idées
Au final, voici le schéma le plus efficace.
Entrée
↓
Laisser de côté
↓
Déclic
↓
Sortir de sa tête
↓
En faire un atout
Concrètement, ça donne ceci.
Regarder le site
Lire un article
Sentir que quelque chose cloche
Regarder un design populaire
↓
Confier ça à la douche, à la marche, au vélo d'appartement ou à l'endormissement
↓
« Et si on faisait dans le style Google ? »
« Et si on se rapprochait de Cocoon ? »
« Ce décor de rêve, ça ferait un bon article »
↓
L'envoyer à l'IA par la voix
↓
Le transformer en article, en MD (document Markdown), en consignes pour Codex ou en amélioration de CSS
Ce n'est pas une simple idée en l'air.
C'est installer dans sa vie un dispositif pour récolter les idées.
Attention : ne pas trop travailler juste avant de dormir
L'endormissement peut servir à trouver des idées.
Mais si l'on travaille sérieusement juste avant de dormir, on ruine son sommeil.
Donc avant de dormir, il suffit de « poser une question ».
Ce qu'on peut faire :
- Poser une question
- Noter seulement des mots
- Ne garder que des fragments de rêve
Ce qu'il vaut mieux éviter :
- Essayer de terminer un article
- Essayer de corriger le CSS
- Rédiger de longues consignes pour Codex
- Réveiller son cerveau avec les réseaux sociaux ou des vidéos
L'endormissement n'est pas un temps de travail, c'est un temps pour confier ses idées au rêve.
En résumé
Si les idées viennent sous la douche, en marchant, sur le vélo d'appartement et à l'endormissement, ce n'est pas seulement un hasard.
Au bureau, l'évaluation, la correction, la mise en œuvre et la comparaison deviennent trop fortes.
En revanche, pendant une activité physique légère ou à l'endormissement, l'attention se relâche et les souvenirs comme ce sentiment que quelque chose cloche se recombinent plus facilement tout seuls.
Alors, quand les idées bloquent, plutôt que de s'acharner à son bureau, mieux vaut installer un dispositif à idées dans sa vie.
Quand ça bloque, ne s'obstine pas au bureau.
Le confier à la douche, à la marche, au vélo d'appartement ou à l'endormissement.
Ce qui en sort, l'envoyer à l'IA par la voix.
Ainsi, la vie elle-même devient une machine à récolter des sujets d'articles.
L'elfe, le touriste étranger et les esprits élémentaires apparus en rêve ne sont pas de simples images mystérieuses.
C'est un sketch d'« office de tourisme dans un autre monde » que le cerveau a monté tout seul.
Ce qui est utilisable, il n'y a qu'à le ramasser.
Les idées ne tombent pas seulement sur le bureau : elles tombent aussi dans la cabine de douche, sur les chemins entre les rizières, sur le vélo d'appartement et à la frontière entre veille et sommeil, sous la couette.
