Parler à l’IA est facile, parler aux autres l’est moins. Clarifier ses émotions pour retrouver le dialogue

Utiliser les outils de lecture

Écouter lit l’article à voix haute. La lecture rapide affiche les groupes de mots au rythme choisi. La pratique des langues compare les traductions disponibles. Enregistrer ajoute un favori dans ce navigateur, accessible dans la liste du lecteur. Le casse-briques transforme les mots de l’article en briques à casser.

Partager cet article

Partager cet article

Publicité
Publicité

Avec une IA, les mots viennent, parfois sur plusieurs pages. Mais devant un ami, on se tait en se demandant par où commencer. Et même après avoir réussi à s’expliquer, on repense, sur le chemin du retour, à ce que sa réponse pouvait bien vouloir dire.

Dans ces moments-là, plutôt que de chercher un seul interlocuteur pour tout, il peut être utile de donner des rôles différents aux échanges. Un temps pour déplier ses pensées en désordre, un temps pour écouter quelqu’un et être écouté, un temps pour arrêter de réfléchir. Chacun peut avoir sa place.

Cet article explore comment transformer ce qu’on a clarifié avec une IA en point de départ d’une conversation, accueillir l’agitation du corps sans en tirer aussitôt une conclusion, et mettre une limite à la fatigue du travail qu’on ramène chez soi. Le but n’est pas d’être toujours parfaitement calme. C’est de pouvoir aller vers les autres quand on a envie de parler, puis retrouver aussi du temps pour soi.

La possibilité d’une conversation profonde se révèle dans la réponse

Quand on a lu le même livre, on se comprend plus vite. Quand on aime le même film, le nom d’un personnage peut suffire à expliquer ce qu’on ressent. Les références communes ouvrent une porte à la conversation.

Mais franchir cette porte ensemble est une autre question.

Imaginons qu’on dise : « À la maison, ça me pèse qu’on me reprenne sur ma façon de plier les serviettes. » Si l’autre répond : « Il suffit de bien les plier », il faudra expliquer de nouveau ce qui nous fait souffrir. En revanche, s’il demande : « Chaque fois qu’on te fait changer de méthode, tu as l’impression qu’on remet aussi en cause ton jugement ? », la conversation peut avancer.

Il n’est pas nécessaire d’expliquer cette différence par le niveau de culture de l’autre. Peut-être était-il trop fatigué pour être disponible. Peut-être aussi notre façon de raconter lui a-t-elle laissé penser qu’on cherchait une solution.

Les recherches sur l’intimité soulignent, au-delà du fait de se confier, l’importance de sentir que l’autre nous comprend, nous accueille et se soucie de nous. Il reste donc une marge pour essayer de modifier un peu la conversation.

« Ce n’est pas tellement la façon de plier les serviettes que je veux régler. J’aimerais que tu m’écoutes sur cette impression de ne pas pouvoir décider par moi-même. Tu as un moment ? »

En le formulant ainsi, on rend plus clair ce qu’on souhaite faire entendre. Et en laissant aussi à l’autre sa place, avec une question comme « Ça t’arrive aussi ? », on évite de transformer l’échange en monologue.

On n’a pas à attendre la même profondeur de tous ses amis

Les amis avec qui on s’amuse, les personnes avec qui on échange des astuces de travail, celles auprès de qui on peut parler tranquillement de ses fragilités : chaque relation peut avoir son rôle.

Dans le livre VIII de l’Éthique à Nicomaque, Aristote distingue les amitiés fondées sur l’utilité, le plaisir et les qualités morales de chacun. Au quotidien, cette distinction est plus utile pour observer ce qu’on partage dans chaque relation que pour établir une hiérarchie où les amis de loisirs seraient « superficiels ».

Une seule confidence mal reçue n’efface pas toute la valeur d’une relation. On peut essayer à un moment où l’autre est plus disponible, dans un autre lieu ou sur un sujet qui lui parle davantage. En revanche, si les moqueries se répètent ou que nos secrets sont divulgués, il est possible de moins se confier et d’ajuster la distance.

À l’IA, le brouillon ; aux autres, une porte d’entrée dans la conversation

Quand on parle à quelqu’un avant d’avoir ordonné ses idées, les faits, la colère, d’anciennes expériences similaires et les suppositions sur l’autre peuvent sortir tous ensemble. Il est pratique d’avoir un endroit où les déposer tels quels. Un carnet peut convenir, tout comme une conversation avec une IA.

Une image résume bien cette répartition : « À l’IA, la matière brute ; aux autres, la version distillée. » Mais distiller ne consiste pas à diluer ses émotions pour devenir une personne sans aspérités. Il s’agit de créer une entrée par laquelle l’autre puisse nous rejoindre.

Pour clarifier un échange au travail, par exemple, on peut écrire séparément trois choses :

  • Ce qui s’est passé : juste avant mon départ, on m’a demandé une tâche supplémentaire qui aurait pu attendre le lendemain
  • La façon dont je l’ai vécu : j’ai eu l’impression qu’on ne tenait pas compte de mon emploi du temps
  • Ce que je veux décider pour la suite : avant d’accepter, je veux vérifier le délai et les priorités

Avec une IA, on peut demander : « Sépare les faits de mes suppositions. Propose aussi d’autres explications possibles du point de vue de l’autre personne. » Les réponses sont à lire comme des hypothèses. Elles ne permettent pas, à elles seules, de connaître le caractère ou les intentions réelles d’un collègue.

Pour ouvrir la conversation avec quelqu’un, cela pourrait donner :

« J’ai tendance à accepter toutes les demandes de dernière minute, et je finis par partir plus tard. La prochaine fois, je compte demander pour quand c’est nécessaire. Toi, comment tu fais dans ces cas-là ? »

On pourra ajouter les détails utiles au fil des questions de l’autre. Bien sûr, il reste possible de s’adresser à une personne de confiance sans avoir mis de l’ordre dans ses pensées, en disant simplement : « Aujourd’hui, j’ai surtout besoin que tu m’écoutes. » Savoir présenter clairement ce qu’on vit n’est pas une condition pour demander de l’aide.

Décider aussi à l’avance quand arrêter de clarifier

Une IA peut répondre encore et encore. Cette disponibilité peut aussi nous entraîner à analyser le même événement en boucle.

On peut prévoir un point d’arrêt : « Je m’arrête quand j’ai trouvé la prochaine phrase à dire », ou « Je laisse en suspens les intentions de l’autre que je ne peux pas vérifier ». Puis se demander si la réflexion apporte de nouveaux éléments, ou si elle reformule seulement le même mécontentement.

Avant de saisir un texte, mieux vaut retirer ou remplacer les noms, le lieu de travail, les coordonnées et les secrets que d’autres nous ont confiés. Il est également important de vérifier comment le service utilisé traite les données. Le rôle de l’IA est plus clair si on en fait un outil pour réfléchir à la prochaine action, plutôt qu’un substitut complet aux relations amicales ou à l’accompagnement d’un professionnel.

Quand le corps s’agite, distinguer la sensation du sens qu’on lui donne

Une réponse brève arrive, et on sent une agitation dans la poitrine. « Cette personne ne m’aime plus », pense-t-on, avant de relire les échanges précédents. Dans ces moments, la réaction du corps se confond facilement avec l’explication qu’on lui attribue.

La capacité à percevoir les états internes du corps, comme les battements du cœur, la respiration, la faim ou les tensions, s’appelle l’interoception. Les sensations corporelles sont des informations importantes. Une sensation ne permet toutefois pas de lire les sentiments de quelqu’un d’autre.

On peut donc écrire séparément : « Je sens une agitation dans ma poitrine » et « Cette personne ne m’aime sûrement plus ». La première phrase décrit une sensation présente ; la seconde, une interprétation qui vient de surgir. La brièveté d’une réponse peut encore avoir d’autres explications non vérifiées : la personne est en déplacement, occupée, ou écrit habituellement de façon concise.

La défusion, abordée dans la thérapie ACT, propose elle aussi d’observer les pensées comme des pensées, sans les prendre d’emblée pour des faits ou des ordres. Dans les mots du quotidien, on peut prendre un peu de recul en disant : « En ce moment, j’ai la pensée que cette personne ne m’aime plus. »

La suite n’a pas forcément à être une nouvelle analyse. On peut manger, se reposer un peu, s’éloigner de l’écran ou, s’il y a une question concrète à régler, la vérifier plus tard. On peut se demander si l’on manque de sommeil ou si l’on a faim, sans pour autant décider que tout vient de là.

On peut appeler avec humour les réactions physiques les « notifications de notre compagnon le corps ». Pour reprendre cette image, lire une notification n’oblige pas à convoquer une réunion à chaque fois.

Cette image sert toutefois à interrompre les ruminations. Elle ne doit pas conduire à écarter de nouveaux symptômes physiques intenses, une douleur persistante ou des difficultés à respirer sous prétexte que ce ne seraient « que des notifications ». Si les symptômes sont forts, durent ou perturbent la vie quotidienne, il convient de consulter un professionnel de santé. Il n’est pas nécessaire d’en avoir soi-même établi la cause pour demander conseil.

Analyser sa journée après le travail ne suffit pas à réduire l’épuisement

Régler une demande imprévue le plus vite possible pour rentrer plus tôt : certains jours, cela aide. Boucler rapidement une petite tâche peut aussi éviter une longue négociation.

Mais si l’on procède ainsi à chaque fois, les demandes continuent d’affluer vers « la personne qui s’en chargera si on lui demande ». Il arrive même qu’en devenant plus habile à gérer ses émotions, on parvienne à supporter plus longtemps un rôle trop exigeant.

Par exemple, si l’on nous demande de modifier un document juste avant de partir, on peut préciser l’étendue de la demande avant d’accélérer le travail.

« Pour ce soir, faut-il seulement corriger les chiffres ? S’il faut aussi revoir toute la structure, j’aimerais qu’on ajuste le délai du travail que je suis déjà en train de faire. »

S’il s’agit d’un dépannage ponctuel, on peut poser une limite : « Aujourd’hui, je peux aller jusque-là. Voyons demain qui s’en chargera la prochaine fois. » Garder une courte trace de la demande, du délai et de la personne désignée facilitera la discussion suivante.

L’OMS décrit le burn-out comme un phénomène lié au travail, associé à un stress professionnel chronique qui n’a pas été géré avec succès. Elle évoque l’épuisement, une distance mentale accrue ou du cynisme envers le travail, ainsi qu’une baisse de l’efficacité professionnelle. Cela ne permet pas pour autant de diagnostiquer un burn-out chez une personne au seul motif qu’elle parle durement.

Plutôt que d’élucider ce qui se passe dans la tête de l’autre, il est plus facile de demander de l’aide à partir de faits : « Les consignes ont changé après coup », « Personne ne s’est mis d’accord sur la répartition », « Cela me fait dépasser mes horaires à chaque fois ». Si la charge persiste, il faut aussi envisager de modifier les conditions extérieures : en parler à un responsable ou à un service de soutien en s’appuyant sur ses notes, réfléchir à son affectation ou à son environnement de travail.

Il est utile de prévoir à la fois une façon de retrouver son calme en rentrant et une façon d’alléger la charge le lendemain.

Certains jours, les autres nous réchauffent ; d’autres, on retrouve le calme seul

Il y a des jours où quelques mots échangés avec quelqu’un redonnent de l’énergie. Et d’autres où même une conversation avec un proche paraît pesante, où l’on voudrait seulement marcher en silence au bord d’une rivière. Ces deux envies peuvent coexister chez la même personne.

On pourrait inventer deux surnoms humoristiques : une sorte de « tata à l’ocytocine » pour la personne qui se réchauffe au contact des autres, et une « mamie passée maîtresse dans l’art de se détendre » pour l’idéal d’une vie paisible. L’intérêt de ces images familières de femmes plus âgées est surtout d’exprimer une découverte : on peut se ressourcer en riant avec quelqu’un, mais aussi en retrouvant seul une mer intérieure plus calme.

On ne peut pas en faire un test de personnalité fondé sur les hormones. Les recherches indiquent que les effets sociaux de l’ocytocine varient selon le contexte et les individus. Aimer prendre soin des autres ne permet pas de conclure qu’on a davantage d’une hormone particulière. L’âge ou le lieu de vie ne permettent pas non plus de déterminer à quel point une personne sera intrusive.

La place laissée au refus compte aussi dans le plaisir qu’on trouve à recevoir de la gentillesse. Si « Aujourd’hui, je rentre seul » reçoit pour réponse « Une prochaine fois, alors », il devient plus facile de choisir les jours où l’on se rapproche et ceux où l’on prend de la distance. Quand c’est nous qui proposons quelque chose, on peut laisser la même liberté à l’autre.

Pour se représenter un moment de détente, le Pokémon Altaria convient bien. Sa présentation officielle le décrit volant au milieu des nuages et chantant d’une belle voix de soprano. L’idée est de l’associer au « chill », autrement dit à la détente, et d’en faire un paysage de repos à garder en tête, sans prétendre expliquer l’origine de son nom. Retrouver son équilibre ne demande pas chaque fois une grande analyse de soi.

Terminer l’épisode du jour sans devoir résoudre toutes ses émotions

À la fin de la journée, on n’a pas besoin de pouvoir expliquer parfaitement ses relations, son travail et son avenir. Il suffit de faire avancer une seule chose jusqu’à l’étape suivante.

  • S’il y a quelque chose à dire à quelqu’un, écrire brièvement ce qui s’est passé et ce qu’on aimerait qu’il entende
  • Si l’on répète la même analyse, distinguer ce qu’on a compris de ce qui reste à vérifier, puis s’arrêter
  • Si la charge doit se poursuivre le lendemain, choisir un délai ou une responsabilité à clarifier
  • Si l’on est fatigué aujourd’hui, prendre du temps pour se reposer avant de multiplier les interprétations

On peut aussi considérer qu’avec la vie comme avec les dossiers à rendre, « on peut avancer avec 70 ou 75 sur 100 ». Ces chiffres peuvent servir d’image, sans constituer un barème : ne pas suspendre sa vie jusqu’à ce que tout soit parfait. Garder ce qui fonctionne déjà, puis prendre soin d’un seul point qui pose problème.

Si l’IA a aidé à trouver les mots, on peut emporter cette phrase dans une conversation avec quelqu’un. Si parler a fatigué, on peut retrouver un moment de silence. Même s’il reste de l’agitation, une fois qu’on sait ce qu’on vérifiera ensuite, on a le droit de s’arrêter là pour aujourd’hui.

Clarifier ses émotions n’a pas pour but de passer son temps à s’expliquer soi-même. Parler, se reposer, travailler, s’amuser : il s’agit de rendre à nouveau ce temps à sa propre vie.

PublicitéLivres sur ce sujet

  • Co-Intelligence (édition anglaise)

    Ethan Mollick / Penguin Publishing Group / 2024

    Un livre sur IA, le sujet de cet article.

  • The Coming Wave (édition anglaise)

    Mustafa Suleyman / Penguin Random House / 2023

    Un livre sur IA, le sujet de cet article.

Cet article contient des liens affiliés (publicité). À propos de la publicité En tant que Partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises. As an Amazon Associate I earn from qualifying purchases.

Partager cet article

Si cet article vous a été utile, vous pouvez soutenir le site. Soutenir

Publicité
Publicité
Publicité

Encore un ? Un truc sympa ?

Puisque vous avez fini : quelques histoires proches et d'autres complètement différentes, mais amusantes.

  1. Sujet procheShadowverseWorlds Beyond : pourquoi perdre en gagnant le board
  2. La vengeance ne vous sauve pasHanzawa Naoki et les jeux de statut
  3. Rien à voir, mais amusantMinecraft dans Elden Ringvrai jeu bricolé ou simple vidéo ?
  4. Al Buqqipourquoi une station-service est-elle devenue un lieu de « pèlerinage » ?
  5. Sans baisse de moral, serions-nous invincibles?Ce que l’image du « frein psychologique » explique, et ce qu’elle n’explique pas
  6. Quelle différence entre unaju et unadon?Chez Hasebe à Okazaki, la réponse était 1,5 fois plus d’anguille — et un oshibori beaucoup trop chaud

À lire aujourd’hui

Chacun répond à une question que se posent souvent les lecteurs de cet article.

Voir tous les articlesPlus sur Relations

Trouver d’autres articles

Tous les articles

Mendoi-chan

Qui tient ce site

Mendoi-chan

Elle transforme les frictions du travail et du quotidien en structures claires et en prochaines étapes concrètes.