Il arrive qu'on soit dehors sans que rien de l'extérieur ne nous parvienne.
Vous marchez dans la rue, la nuit.
Des grenouilles coassent.
La lumière d'un konbini (une supérette ouverte tard, très répandue au Japon) brille au loin.
Il y a du vent.
Il n'y a personne.
Vos pieds avancent très bien.
Mais votre attention n'est pas tournée vers le dehors.
Dans votre tête, un autre monde tourne à plein régime.
Le travail.
L'amour.
Le mariage.
L'avenir.
L'argent.
La liberté.
Les rêves.
Les articles que vous voulez écrire.
Des conversations passées.
Vos propres décisions.
Ce qu'il aurait fallu faire à ce moment-là.
Ce que c'était, au fond.
Comment en tirer parti la prochaine fois.
Le monde extérieur est simple, mais le monde intérieur, lui, est anormalement dense.
Dans cet état, même si vous essayez de regarder dehors, le dehors devient un décor.
Le coassement des grenouilles, la lumière du konbini, la brise de la nuit : tout se réduit à du bruit de fond.
Parce que la réunion qui se tient à l'intérieur est plus bruyante.
Le monde du dehors et celui du dedans sont trop différents
Le monde extérieur est, par nature, simple.
Les grenouilles coassent.
Il y a un chemin.
Il y a des lampadaires.
Le konbini est éclairé.
Le vent souffle.
Les pieds touchent le sol.
Le Coca Zéro est bien frais.
Et c'est tout.
Mais le monde intérieur, lui, est d'une complexité folle.
Un événement en amène un autre.
D'un rêve naît une philosophie de vie.
D'un manga naît une idée du mariage.
D'une histoire d'amour naît la question de gérer la vie à deux comme une équipe.
Du repos naît une théorie de la récupération des PM (les « points de magie » qui se rechargent dans les jeux vidéo, ici une image pour l'énergie).
D'une promenade naît une réflexion sur le monde extérieur et le monde intérieur.
Les gens comme ça transforment tout en sens immédiatement, avant même d'avoir reçu l'information du dehors telle quelle.
Une grenouille coasse.
Ce serait bien que ça s'arrête là, mais on va jusqu'à :
« Pourquoi le chant des grenouilles aide-t-il à récupérer des PM ? »
« Un son qui n'est pas du langage humain arrête-t-il la pensée ? »
« Je pourrais peut-être écrire sur la marche nocturne et la façon de se reposer aujourd'hui ? »
Et ainsi de suite.
C'est aussi une force.
Mais quand on veut se reposer, ça gêne.
Pourquoi l'information du dehors n'entre pas
Si l'information du dehors n'entre pas, ce n'est pas parce que le dehors est faible.
C'est parce que le dedans est trop fort.
À l'intérieur, des problèmes non résolus tournent en boucle.
Il y a un malaise qui n'a pas encore de nom.
Il y a des questions dont on voudrait la réponse.
On veut vérifier sa propre décision.
On veut régler des comptes avec le passé.
On veut voir à l'avance les risques de l'avenir.
Alors l'attention est aspirée vers l'intérieur.
On est dehors, mais on ne regarde pas dehors.
On entend les sons, mais on ne les écoute pas.
On marche, mais dans sa tête, on est en réunion.
Ce n'est pas tant un manque d'intérêt pour le monde extérieur qu'un traitement interne trop lourd.
« Ne pas penser » est difficile
À ces moments-là, on se dit :
« Essayons de ne pas penser. »
Et la plupart du temps, ça ne marche pas.
Ne pas penser est plus difficile.
Plus on essaie de ne pas penser, plus on se met à se demander :
« Pourquoi est-ce que je pense encore ? »
« Comment faire pour ne pas penser ? »
« Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à me reposer ? »
Autrement dit, l'effort pour ne pas penser devient lui-même une pensée.
Alors le but n'a pas besoin d'être « ne pas penser ».
Le but peut être de
laisser ses pensées en eau peu profonde.
Ne pas creuser.
Ne pas en faire un article.
Ne pas tirer de conclusion.
Ne pas structurer.
Si une étiquette surgit, la laisser filer.
Ça suffit.
Pour revenir dehors, ramasser des sensations plutôt que des interprétations
L'astuce pour revenir au monde extérieur, c'est de ramasser des sensations plutôt que des interprétations.
Non pas
« Quel sens a cette marche nocturne ? »
mais
« Mes pieds touchent le sol. »
Non pas
« Pourquoi le chant des grenouilles apaise-t-il autant ? »
mais
« Ça fait coa-coa. »
Non pas
« La lumière du konbini n'est-elle pas un symbole de la société moderne ? »
mais
« Le konbini est tout éclairé. »
Ça suffit.
Quand on revient vers l'extérieur, mieux vaut ne pas fabriquer de sens.
Dès qu'on fabrique du sens, le monde intérieur se redresse.
Revenir par le commentaire en direct du dehors
Le plus simple, c'est de commenter le dehors en direct, comme un commentateur sportif.
En marchant, mettez en mots, tels quels, ce que vous voyez, ce que vous entendez, ce que vous ressentez.
Par exemple :
« Les grenouilles coassent. »
« La route est sombre. »
« Le konbini est éclairé. »
« Le Coca Zéro est frais. »
« Il y a du vent. »
« Mes pieds touchent le sol. »
« Il n'y a personne. »
« J'entends une voiture. »
« Le ciel est noir. »
« L'écran du téléphone est lumineux. »
« Une fois rentré, le futon. »
C'est tout.
L'essentiel est de ne pas expliquer.
N'allez pas jusqu'à :
« Pourquoi les grenouilles coassent-elles ? »
« Pourquoi n'y a-t-il personne ? »
« Pourquoi est-ce que je fais une marche nocturne ? »
Arrêtez-vous au commentaire.
Le commentaire du dehors sert à ramener l'attention de la réunion intérieure vers les sensations extérieures ; y réfléchir en profondeur, ça n'a plus de sens.
Écouter un coa-coa comme un simple coa-coa
Le chant des grenouilles est vraiment très bien.
La raison, c'est que ce n'est pas du langage humain.
Les mots des gens portent un sens.
Les réseaux sociaux, les vidéos, les mangas, les conversations : tout a un sens.
Quand on regarde quelque chose qui a du sens, la tête se met en marche.
Mais le chant d'une grenouille, c'est essentiellement coa-coa.
En entendant un coa-coa, pas besoin de se demander :
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Bien sûr, si on voulait, on pourrait y réfléchir.
Mais au fond, ça peut rester un simple coa-coa.
Ce son qu'on n'a pas besoin de transformer en sens apaise un peu le monde intérieur.
Pour revenir dehors, on a besoin de ce genre d'information sans signification.
La marche nocturne peut servir d'outil pour revenir dehors
La marche nocturne est bonne parce que l'information extérieure y est juste assez rare.
La ville de jour regorge d'informations.
Il y a du monde.
Il y a beaucoup de voitures.
Les boutiques sont éclairées.
Il y a beaucoup de publicités.
Il y a beaucoup de décisions à prendre.
Mais la nuit, il y a moins d'informations.
La route.
Le vent.
Le konbini.
Les lampadaires.
Les grenouilles.
De temps en temps, quelqu'un.
De temps en temps, une voiture.
À peu près ça.
Quand le monde intérieur est devenu trop dense, c'est exactement ce qu'il faut.
Comme il y a peu d'informations, il est plus facile de revenir dehors.
Cela dit, pour une marche nocturne, la sécurité passe avant tout.
Marchez sur des routes éclairées.
Ne vous éloignez pas trop.
Ne montez pas trop le volume des écouteurs.
Ne regardez pas trop votre téléphone.
Si quelque chose vous paraît louche, rentrez.
Une marche faite pour récupérer ne doit pas ajouter du danger.
Regarder son téléphone, c'est retourner aussitôt à l'intérieur
Pendant une marche nocturne, regarder son téléphone nous ramène aussitôt à l'intérieur.
On regarde les notifications.
On regarde les réseaux sociaux.
On regarde ses notes.
On parle à une IA.
Un titre d'article nous vient.
On lit la réponse.
On repense.
Et voilà, on est revenu du monde extérieur au monde intérieur.
Marcher en échangeant des idées avec une IA, c'est très bien.
Mais mal utilisé, la maison d'édition qu'on a dans la tête ouvre aussitôt boutique.
Donc, pendant une marche nocturne, le téléphone au strict minimum suffit.
La carte.
Les messages.
La musique.
Une petite note.
Pas plus.
Si vous parlez à une IA, arrêtez-vous à des choses comme :
« Là, les grenouilles coassent. »
« Le monde du dehors et celui du dedans sont trop différents. »
« Ne pas penser, c'est plus difficile. »
Si vous allez jusqu'à
« Fais-en un article. »
« Fais-moi un plan SEO (optimisation pour apparaître dans les moteurs de recherche). »
« Sors aussi des idées de posts pour les réseaux sociaux. »
la promenade est devenue du travail.
Revenir à l'intérieur n'est pas mauvais en soi
Ce qui compte ici, c'est de ne pas nier son monde intérieur.
C'est précisément parce que votre monde intérieur est dense que vous pouvez réfléchir.
Vous pouvez écrire des articles.
Vous pouvez mettre des mots sur un malaise.
Vous pouvez mettre de l'ordre dans votre vie.
Vous pouvez voir la structure des relations humaines.
Vous pouvez améliorer les problèmes au travail.
C'est une vraie force.
Mais rester tout le temps à l'intérieur fatigue.
Le monde intérieur est un atelier bien pratique.
Mais ce n'est pas un endroit pour dormir.
Il faut aussi du temps pour revenir au monde extérieur.
Les grenouilles.
Le vent.
La route.
La plante des pieds.
Le konbini.
L'eau.
Le futon.
Ces choses sont la sortie de l'atelier intérieur.
Des moyens concrets pour revenir dehors
Quand vous voulez revenir dehors, vous pouvez faire ceci.
1. Ramasser les cinq sens un par un
Le son.
La vue.
Le corps.
La température.
L'odeur.
Ramassez-les un par un.
« Les grenouilles. »
« Le lampadaire. »
« La plante des pieds. »
« Le vent. »
« L'odeur de la nuit. »
C'est très bien comme ça.
2. Ne pas en faire des phrases
Ne transformez pas trop ce que vous voyez en phrases.
Si vous allez jusqu'à
« En marchant dans la rue de nuit, j'ai senti l'écart entre le monde extérieur et le monde intérieur »
un article a déjà commencé.
Arrêtez-vous à
« La route est sombre. »
3. Ne pas juger
« Est-ce une bonne promenade ? »
« Combien de minutes faut-il marcher ? »
« Est-ce que je récupère vraiment avec ça ? »
Ne jugez rien de tout cela.
Marchez, simplement.
4. Réduire l'objectif
L'objectif, c'est de respirer l'air du dehors.
Ça suffit.
Pas d'article.
Pas de conclusion.
Pas de changement de vie.
Juste sortir.
5. Décider où l'on rentre
La promenade n'est finie qu'au retour : la récupération va jusque-là.
Une fois rentré, buvez de l'eau.
Baissez la lumière.
Lisez un peu de manga.
Enfoncez-vous dans le futon.
Voilà, c'est bouclé.
Le monde extérieur aide parce qu'il a peu de sens
Le monde intérieur est riche en sens.
Chaque fois qu'on regarde quelque chose, un sens apparaît.
Il se relie au passé.
Il se relie à l'avenir.
Il devient un article.
Il devient une étiquette.
C'est puissant.
Mais c'est fatigant.
Le monde extérieur a peu de sens.
La grenouille coasse.
Le vent souffle.
La route est sombre.
Le konbini est éclairé.
Les pieds avancent.
C'est tout.
Ce « c'est tout » fait du bien.
Peut-être que, pour récupérer du sens, on a besoin de retourner dans un monde qui en a moins.
En résumé : ne regardez pas le dehors, commentez-le
Ramener son attention vers le monde extérieur est étonnamment difficile.
Plus on réfléchit, plus le monde intérieur nous aspire, même quand on regarde dehors.
Inutile donc de vous dire d'emblée « profitons du dehors ».
Commencez par commenter le dehors.
Les grenouilles coassent.
La route est sombre.
Le konbini est éclairé.
Le Coca Zéro est frais.
Il y a du vent.
Mes pieds touchent le sol.
Il n'y a personne.
Une fois rentré, le futon.
Ça suffit.
Ne fabriquez pas de sens.
N'en faites pas un article.
Ne tirez pas de conclusion.
Écoutez un coa-coa comme un simple coa-coa.
Pour ceux dont le monde intérieur est dense, le monde extérieur paraît mince.
Mais cette minceur est justement ce qui fait récupérer.
Revenir au monde extérieur, ce n'est pas trouver une réponse profonde.
C'est simplement revenir aux sons, à la lumière, au vent et à la plante des pieds qui sont là, maintenant.
Rien que ça, et le volume de la salle de réunion dans votre tête baisse un peu.
